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Samedi 30 juin 2007

            Dans la brume matinale et la poussière en suspension de New London, une petite Chevroford blanche toute bête se gara innocemment.  L’homme qui en sortit était vête d’une paire de bottes de cuir, d’un jean un brin trop moulant, l’éternel mouchoir rouge sale dépassant de la poche arrière, et d’une chemise à carreaux  rouge et noire.  L’idée qu’un gars standard de la ville se fait de la tenue du bouseux standard, probablement.  Walter Hammer se dirigea d’un pas nonchalant vers l’épicerie, l’air « Je vais juste prendre quelques bières pour les copains » affiché clignotant au néon sur sa mine pseudo-détendue.  Il y avait en effet fort à parier que l’information eût transpiré parmi divers réseaux de contre-espionnage.  Nonchalance pour le décorum, vigilance pour sauver ton rectum, pensa absurdement Hammer.

 

            Pendant ce temps, à l’OPEP… Absolument rien.  Il faut croire qu’avec le chaos général, ils n’avaient plus véritablement à garder les Etats-Unis sous surveillance constante.  C’est comme ça qu’ils n’apprirent la nouvelle qu’en même temps que le reste de la population, quelques heures après que Walter Hammer eût demandé le président en personne d’une petite voix blanche, qui lui aurait sans aucun doute fait perdre ce surnom de Warhammer qu’il aimait tellement.

 

            La fraîcheur et l’obscurité locale firent que le Ministre de la Défense se sentit immédiatement bien dans l’épicerie.  Il n’avait pas l’air d’être le seul : Hormis le patron, il y avait en outre deux clients qui semblaient flâner dans les rayons comme s’ils avaient l’éternité devant eux et ne semblaient pas pressés d’acheter quoique ce soit .  Walter se dirigea spontanément vers le comptoir graisseux pour rejoindre son contact.

 

-         « Ah, Monsieur Hammer, je vois que vous avez fait vite ! »

-         « Non, connard, je suis toujours ans l’avion.  T’as l’air d’aller mieux depuis que je t’ai tiré de ta forêt, non? »

En fait, ce n’est absolument pas ce que répondit Walter.  Il dit : « Aussi vite que possible quand l’Etat est en jeu, docteur. »

-         « Vous avez bien fait.  Venez que je vous présente mes deux collaborateurs. »

 

Le docteur Milestone se dirigea vers les deux « clients » :

 

-         « Monsieur le ministre, voici  Messieurs Black et Jones.  Le docteur Black est neurochirurgien, c’est lui qui mène les recherches sur la conductivité des vaisseaux cérébraux. »  Puis, d’un air un tant soit peut sarcastique, il ajouta : « Jones est neuropsychiatre.  Il a l’air un peu nerveux, mais il n’a pas pu crier à la supercherie depuis trois ou quatre heures, c’est le sevrage. »

-         «  Mggggnh. »  Jones.

-         « Bon, je pense que pour ce vieux John Doe d’épicier, il va être temps de faire une petite sieste de début d’après-midi.  Si vous voulez bien me suivre, Monsieur Hammer, j’ai peut-être bien quelque chose qui pourrait vous intéresser en arrière-boutique. »

 

Dans sa cuisine avec vue sur jardin, Odetta Hammer se prenait la tête dans les mains, pendant que les derniers échos de rage provoqués par la dernière dispute se tarissaient dans la voix venimeuse de sa fille.  Elle avait mal.

 

L’arrière-boutique était d’une crasse honnête, sombre mais graisseuse de vieille lumière, – trop de lampes à pétrole avient sans doute brûlé ici – comme… Comme une arrière-salle d’épicerie crasseuse, par exemple.  Décorum, décorum.  Une porte en bois portant la patine de crasse des années s’ouvrait dans le mur du fond, donnant sur un couloir tout en métal flambnt… Bon, pas tout à fait neuf, mais ce qu’on peut trouver de mieux dans une base qu’on a laissé s’autogérer une vingtaine d’années.  Les couloirs s’enfilèrent, séparés par des volées de marches.  Walter calcula qu’ils étaient environ à trente mètres sous le sol lorsqu’ils s’arrêtèrent devant une porte en partie vitrée par laquelle on ne voyait qu’une petite pièce nue à l’exception de l’inévitable série de panneaux de contrôles affichant leurs diodes et bipbipant avec entrain dans la semi-obscurité.  Semi obscurité qui disparut, emportant le charme des lieux avec elle , lorsque Milestone fit de la lumière en s’exclamant joyeusement : « Bienvenue dans l’utérus de la nouvelle économie ! »  Hammer haussa le sourcil.  « Hum, pardon.  Je voulais dire : Bienvenue dans l’utérus de la mère de la nouvelle économie. »  Haussement de sourcils.  Hammer en imposait, même en gardant le silence.   A vrai dire, surtout en gardant le silence.  Milestone ne se démonta pas pour autant.  « Bon, nous allons appeler notre sujet numéro un.  Voyez-vous, nous obtenons quelques résultats, c’est indéniable, mais il subsiste quelques soucis, tracas et aléas.  Je vous expliquerai  tout ça juste après la démonstration.

 

            La première démonstration officielle de télékinésie fut d’un spectaculaire quelque peu minimaliste.  On entra dans la pièce vitrée attenante au labo et on déposa avec une cérémonie et un soin exagérés un pot de géranium sur la table bancale.  Derrière la vitre, Hammer refit faire un peu d’exercice à son sourcil droit à l’intention de Mlilestone :

 

-         « Des géraniums ? »  Il n’en croyait pas ses yeux.

-         « Oh vous savez comment sont les scientifiques…. On pensait encore il y a peu que ça ne marcherait jamais et que nos recherches étaient absurdes, alors on a pensé à tester nos expériences avec des géraniums, une espèce d’hommage à Douglas Adams. Rapport au fait qu’ici on essaie de déplacer des objets, et que les  pots de géraniums tombent toujours d’une manière ou d’une autre, ha ha… Hum. »

-         « C’est une idée de Jones », ajouta-t-il piteusement.

 

Ce dialogue était idéal pour laisser le temps d’entrer dans la pièce voisine au « sujet numéro un », lequel est maintenant installé devant son pot de géraniums, l’air tout sauf concentré.  Milestone, l’air d’un patriarche (ou d’un fou furieux) dans sa blouse blanche, se pencha sur sa console, enfonçant le bouton de l’interphone au passage (il avait toujours rêvé de faire ça devant une huile du gouvernement ) et dit un  brin trop fort : « Allez-y, Monsieur Smith. »  Walter ne put réprimer un sourire.  Décidément, ces mecs là avaient le sens du théatre.  Il croisa les doigts et se prépara à la « Première démonstration officielle de télékinésie de l’Histoire de l’Humanité », sortez les tambours.

 

Smith abandonna son air peu concentré de déménageur de géraniums au profit de celui de l’étudiant en biotechnologie régressive perdu dans un cours de philo : Morne, apathique et quasi endormi.  Milestone ne se tenait plus d’impatience : « Vous voyez la tête qu’il fait ?  C’est le cerveau au travail, Monsieur le ministre. » Dubitatif, le ministre haussa le sourcil gauche en aparté pour offrir un peu de repos à celui de droite.  C’est alors que l’impensable se produisit.  Devant les yeux semi ébahis d’un Walter Hammer sceptique, le pot se souleva.  D’un centimètre.  Deux.  Trois.  Se déplaça sous le regard de Numéro un, alias ce bon vieux John Smith.  Arriva au bout de la table.  Le dépassa.   Flotta quelques instants en l’air.  Les yeux de Walter n’étaient plus semi ébahis.  Ils étaient la négation même de l’inintérêt.  Comme quelqu’un qui aurait passé sa vie dans la brousse et découvrirait un jour ces machines qui font des glaces sur commande.  Mais Smith n’en avait pas terminé avec son quart d’heure de gloire.  Levant un regard malicieux à l’intention du docteur Milestone, il l’interrogea d’un sourire qui disait « J’y vais ? ».  Fébrile, Milestone lui répondit d’un hochement de tête.  Smith sourit plus largement, passa de l’étudiant apathique à celui qui a abusé des drogues douces et le pot de géraniums termina ici sa pauvre vie dans un ensemble d’éclats de pots coupants comme des shrapnels.  (Depuis le début de la culture des plantes en pot, les géraniums, qui en ont marre de tomber des rebords de fenêtres depuis l’invention de ce qui est selon eux «  Le gag le plus meurtrier pour nous de l’Histoire de ces connards d’humains », les géraniums donc, ont développés une technique d’attaque qui est selon eux imparable : Lorsque leur pot se brise, ils tentent désespérément d’envoyer des bouts d’argile coupant dans toutes les directions pour au moins blesser le connard qui a fait ça.  Cette technique ne marche absolument pas, mais personne n’a pensé à leur dire. )  Il y eut des hourras parmi les scientifiques présents lorsque le pot se fracassa contre le sol à grand bruit.  Une fois l’ambiance retombée, Walter interrogea, avec un calme inhabituel : « C’est  tout ? »

 

Sur CNN, le SuperBowl débutait.

 

            Une trentaine de minutes après le « c’est tout ? » assassin lancé à Milestone, Hammer avait en main une bonne partie des clés nécessaires pour comprendre la situation : Oui, la possibilité de déplacer des choses par l’esprit avait été établie scientifiquement.  Oui, cela pourrait être exploité comme source d’énergie.  Non, ce ne serait pas pour tout de suite.  Pourquoi ?  Parce que les cerveaux humains étaient simplement trop faibles.  Ou si on veut aller par là, ils étaient « bêtement » trop faibles.  Que fallait-il faire pour exploiter ?  Rechercher de nouvelles technologies.  Les idées des scientifiques se tournaient en règle générale vers un dispositif amplifiant les ondes cérébrales, qui pourraient permettre d’améliorer les poids déplacés et les distances de contrôle.  Investir dans le longt terme, donc.  Subventionner la recherche.  Malgré son statut, Hammer sentait des sueurs froides lui dégouliner le long du cou.  Dans sa tête, les chiffres s’alignaient, s’agglutinaient, formaient des montants invraisemblables.  La valse du dollar, dans sa tête, rien que pour lui.  Et par-dessus tous ces chiffres, le visage du président qui avait toujours préféré investir dans la force militaire que dans la recherche.

 

            A l’OPEP, un veilleur de nuit bailla devant l’une de ses caméras.  (On notera au passage qu’il est bizarre d’engager des « veilleurs de nuit » alors qu’on sait très bien que celle-ci s’en ira quand même, mais passons.)

 

 

Voix blanche au téléphone.

-         « Monsieur le président ? »

-         « Hammer.  Alors, TKN212 ? »

-         « J’y suis actuellement, Monsieur.   Il semblerait qu’ils aient réussi. »

 

 

Vingt minutes plus tard, Hammer était consolé d’avoir raé le match de Superbowl :  L’Amérique entière loupa la fin (mémorable) à cause d’une déclaration présidentielle d’urgence.

Par Odin - Publié dans : [Moi, l'obsédé textuel]
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Mercredi 16 mai 2007

Extrait d’un entrefilet du New York Times, 12 juin 2020 :

 

 

« Cela fait maintenant environ huit mois que le monde est sans nouvelles de l’équipe scientifique dirigée par le professeur Milestone.  Rappelons à nos lecteurs que l’ancien prix Nobel, après une reconversion brillamment réussie dans le domaine pétrolier, avait déclaré il y a peu avec assurance pouvoir proposer une alternative viable aux carburants utilisés de nos jours.  Les recherches continuent en Amazonie, où avait eu lieu le dernier contact, mais les chances de les retrouver diminuent de jour en jour. »

 

 

            Ce fut la dernière publication concernant cette affaire.  Mais l’OPEP était prêt : Les prototypes fonctionnaient, la nouveau moteur restait basé sur l’eau, mais avait besoin des multiples ajouts pour tourner.  Les plans étaient fignolés chez eux depuis longtemps : Construction des usines en 2023, mise en route des chaînes de production en 2025, commercialisation dès que la crise pétrolière deviendrait intolérable pour les pays consommateurs.  Ils étaient sauvés.

 

 

            Ils n’avaient pas prévu ce qui allait changer la donne.

 

 

            Fisher patientait dans le bureau de la secrétaire.  L’attente n’était pas désagréable, il en profitait pour se remémorer cette nuit où il avait appris sa promotion, la semaine dernière.  Il avait immédiatement appelé sa femme pour l’avertir, laquelle l’avait agréablement surpris en préparant un dîner aux chandelles et – surtout – en l’invitant à venir se coucher avec une frénésie qu’il ne lui avait plus vue depuis le temps ou il étudiait l’électronique à l’Université de Columbia.  Il fut extirpé de ses souvenirs par la voix de la secrétaire :

 

 

- « Monsieur Hammer va vous recevoir »

- « Oh, très bien, j’y vais. »

 

 

            Un peu intimidé, Fisher frappa doucement à la porte du bureau, attendit la réponse puis poussa doucement l’huis.  Le bureau était classique, trop classique. « Le décor typique, en somme », se dit le lieutenant Fisher.  Mais il était toutefois meublé avec goût.  Un goût malheureusement kitsch : Bureau en acajou, grande baie vitrée donnant sur la ville, plus bas, bibliothèque en bois verni à droite, et l’inévitable classeur métallique à gauche de la fenêtre, le tout sur une moquette dans les tons anthracite aux multiples arabesques.  Sur le bureau était posé une plaquette semi humoristique indiquant « The Warhammer ».  Plus du tout impressionné par ce genre de spectacle, vu de trop nombreuses fois à l’holovision, Fisher haussa le sourcil, sarcastique.  Voyant son geste, Hammer s’autorisa un sourire :

 

 

- « Oui, je sais à quoi vous pensez, Lieutenant.  Mais nous n’avions plus le choix : depuis bien des années, les touristes viennent visiter nos bureaux les week-ends, et ils repartaient toujours un peu déçus de n’avoir vu que des choses mornes et sans intérêt.  Nous avons fini par nous conformer aux grand standards d’Hollywood, c’était ce que les gens voulaient : Ils souhaitaient quelque chose qui sorte de l’ordinaire, mais n’étaient pas prêts à être si dépaysés.  Lorsque les gens entrent dans le bureau d’un ministre, ils ne s’attendent pas à trouver un mobilier minimaliste dans une pièce chichement éclairée aux murs nus.  Ils veulent du faste, du luxe, quelque chose qui justifie leurs taxes et le Jerry Springer Show du samedi soir.  Alors nous avons suivi l’industrie du cinéma.  Maintenant, ils sont soulagés en partant. »

 

 

            Cherchant quelque chose d’intéressant à répliquer, Fisher murmura :

- « Oh. »

 

 

            Déçu par le manque d’intérêt flagrant de son interlocuteur, le ministre reprit son ton sarcastique habituel :

- «  Vous vouliez m’entretenir d’un sujet soi-disant capital ? »

- «  Euh, oui… Nous venons de recevoir un fax assez étrange… D’après l’indicatif, il viendrait d’une petite bourgade anglaise appelée New London… »

- «  New London ? », rugit le ministre.  « Et vous restez là sans rien dire, comme un vulgaire visiteur qui serait venu écouter le baratin qu’on réserve aux touristes ? Que dit ce fax ?»

 

 

            Fisher tendit la feuille A4 à Hammer.  Celui-ci parcourut rapidement le message et grommela :

- « Très bien, vous pouvez disposer. »

 

 

            Le lieutenant ne se le fit pas dire deux fois et sortit prestement du bureau.  « New London… », pensait le ministre. « Allons bon, il a fallu qu’ils nous envoient quelque chose… »  Là, vraiment, c’était sûr, il allait rater le superbowl.  (Il allait aussi rater l’hospitalisation de sa femme, mais ne le savait pas : Ce qu’il ignorait ne pourrait pas lui faire de mal.)

Par Odin - Publié dans : [Moi, l'obsédé textuel]
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Samedi 12 mai 2007

Walter Hammer était de fort mauvaise humeur ce matin là.  Il avait fort à faire pour contenir la révolte du peuple, et n’aimait pas vraiment devoir envoyer l’armée pour les calmer, mais les ordres étaient les ordres.  Sa femme se plaignait de migraines à répétition depuis déjà plusieurs mois (Il était persuadé qu’elle simulait), sa fille traversait les affres de la puberté et se muait chaque jour de plus en plus en peste hurleuse, lui gâchant ses soirées, et pour couronner le tout, ce matin, son incapable de secrétaire, pas même jolie, (Le diable l’emporte,  maugréait-il) avait renversé le café qu’elle lui apportait sur le dossier qu’il était en train de consulter : Le temps d’en obtenir une nouvelle copie, il prendrait du retard et ne rentrerait probablement pas à temps pour voir le Superbowl.  Sur ce point-là, il avait raison : Il ne verrait pas le match. (Remarquable d’ailleurs : Le suspense dura jusqu’au bout)  Pour sa femme, par contre, il se trompait : S’il avait pris la peine d’y faire attention, il était encore temps la semaine précédente de soigner sa tumeur.  Ce n’était décidément pas sa journée.

 

 

Tout cela, l’officier en télécommunications Warren Fisher l’ignorait : Ses contacts avec le ministre Hammer avaient toujours été inexistants.  En tout cas, voilà qui allait changer, se dit-il en se dirigeant vers le bureau du ministre, le fax à la main.

 

 

            Dans le bureau du ministre, le petit interphone grésilla.  Il appuya rageusement sur le bouton de mise en marche, et, patinant artistiquement au bord du hurlement, prononça :

- « Oui ? »

- « Monsieur le ministre, l’officier Fisher souhaiterait vous rencontrer de toutes urgence », fit la voix nasillarde de sa secrétaire.

- « J’ai expressément demandé à ce qu’on ne me dérange pas, Mademoiselle Jones ! Vous m’avez déjà suffisamment fait perdre mon temps comme ça aujourd’hui ! »

- « L’officier Fisher dit que c’est d’une importance capitale, Monsieur. »

 

 

Hammer coupa l’interphone, réfléchit un instant en sirotant son café (qui miraculeusement était resté dans sa tasse, en bon café qu’il était), ralluma l’interphone et dit à bout d’arguments, d’une voix lasse :

- « Très bien… Faites le entrer… »

- « Tout de suite Monsieur. »

 

 

            La Terre se fatiguait.  Lentement, sûrement, mais surtout inexorablement, les dernières réserves s’épuisaient.  Oh, bien sûr, on pourrait encore faire tenir le peuple au rationnement pendant trois ou quatre mois, les sociétés de transport avaient encore une belle année devant eux, mais ça ne durerait plus.  Les pillages continuaient, l’armée ripostait, le peuple s’insurgeait de plus belle.  L’ère du pétrole touchait incontestablement à sa fin.

 

 

            L’OPEP envisageait les choses du bon côté : Ils étaient préparés depuis bien longtemps.  Les derniers tests sur le moteur à eau – quelque peu modifié – s’étaient révélés exhaustifs quand à la fiabilité du nouveau moyen de déplacement.  Lorsqu’en 2008 on avait commencé a parler d’un manque de pétrole probable dans les trente années à venir, ils avait senti d’où venait le vent et avaient laborieusement planché sur le moteur à eau : Ils avaient fait le tour des agences dépositaires et avaient contacté le jeune scientifique utopiste qui avait commis l’erreur de déposer le brevet.  La suite fut très simple : On lui fit une offre de subventions en centaines de millions, on lui fit signer en toute discrétion un contrat de non divulgation, et on le laissa gentiment retourner à ses électrons. (Ceci est du moins la version officielle divulguée par l’OPEP lorsque les choses se mirent à mal tourner : Personne ne sut jamais vraiment ce qu’il s’était passé.)

 

 

            Restait pour eux le problème majeur : Un nouveau moyen de propulsion, susceptible d’être placé dans n’importe quelle voiture, très bien, mais quel avenir pour le cartel si le premier venu était suffisamment intelligent pour aller se servir au robinet ? Ils ne voulaient pas passer du rang de rois du pétrole à celui de vendeurs de voitures : Ils avaient tout à y perdre.  En 2009, ils réinvestirent une partie de leurs bénéfices en recherche et développement.  Une quarantaine de spécialistes en nanotechnologie et biologie moléculaire, scindés en équipes de trois ou quatre, travaillèrent chacun sur une ou deux molécules.  Une seule équipe connaissait la composition du nouveau carburant qui se préparait.  En 2019, - coïncidence ? – dates ou démarraient les derniers tests sur le moteur à eau « amélioré », elle fut envoyée pour une mission de prospection en Amazonie, et on perdit tout contact avec elle lorsque l’avion s’écrasa. On ne les retrouva jamais. 

Par Odin - Publié dans : [Moi, l'obsédé textuel]
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Mercredi 9 mai 2007

Dans le monde la révolte grondait.  Les plus activistes des citoyens réclamaient la destitution de leurs chefs d’Etat, considérés en bloc comme étant aussi incapables les uns que les autres.  Même les plus téméraires n’osaient plus vraiment s’approcher des stations essence une fois la nuit tombée : Les Etats avaient d’un commun accord envoyé leurs armées respectives pour protéger les ressources, lesquelles avaient reçu l’ordre d’exécuter à vue les tire-au-flanc.  La logique était simple : La situation était gravissime, et chaque citoyen abattu pour l’essence était un consommateur potentiel de moins. Ironie du sort, les escouades mobiles de l’armée se déplaçaient avec de lourdes jeeps blindées, dont la consommation était le double ou le triple de celle des voitures classiques.  Le monde menaçait de plonger dans le chaos, les journaux de la planète entière faisaient tous les jours état de monstrueux carnages liés de près ou de loin à la crise, mais les sociétés de transporteurs, pour lesquelles les réserves d’essence avaient été conservées, ne s’étaient jamais portées aussi bien, et n’avaient pas la moindre raison d’avoir peur. 

 

            A New London, dans un sous-sol high-tech encombré des machines les plus farfelues, quelqu’un poussa un grand cri de joie.  Ainsi donc ils avaient réussi.  Ils allaient changer la face du monde.

 

            Tout avait commencé vingt-cinq ans plus tôt, lorsque quelques entreprises privées avaient décidé de se pencher sur le développement de supposées facultés psi chez l’Homme.  Certaines avaient d’intéressantes vues sur la question, aucune n’avait les moyens de ses ambitions.  Les coûts implicites de telles recherches étaient si élevés que même le projet d’un consortium apparaissait dérisoire.  Les projets furent donc avortés avant même leur lancement.  Mais l’idée, elle, était lancée, et avait vite été récupérée par les divers gouvernements, lesquels voyaient là un moyen de faire un formidable bond en avant dans la recherche parapsychologique, qui ouvriraient peut-être de nouvelles voies dans la manière de penser humaine et – surtout – de nouveaux critères économiques qui permettraient de renverser la balance mondiale en faveur de celui qui serait le premier à maîtriser ces techniques.  L’enjeu était de taille, les investissements colossaux : Les gouvernements décidèrent à contrecoeur de s’unir.  C’est ainsi que fut créé New London.  Chaque pays y envoya une équipe de psychologues, parapsychologues, neuropsychiatres, physiciens, et  scientifiques de tout poil, chargés d’étudier le phénomène de toutes les manières possibles : Les neurologues s’inquiétaient des courants électriques du cerveau, d’autres essayaient d’isoler d’éventuelles particules qui auraient pu démontrer une fois pour toutes l’existence physique des manifestations de l’esprit humain, tandis que les neuropsychiatres étaient là essentiellement pour crier à la supercherie à chaque expérience couronnée de succès.  Par une tromperie d’une rare perversité, les chercheurs de chaque pays ignoraient en réalité qu’ils n’étaient pas les seuls.  Selon le principe de la lettre volée, les gouvernements avaient décrété que le meilleur moyen de garantir le secret était de les faire travailler au vu et au su de tous.  Ce que l’on fit passer pour des mouvements migratoires de la population et la construction d’une petite bourgade fut en fait la plus grande esbroufe politique du vingt et unième siècle.

 

            On se mit à trouver de tout à New London.  Des bûcherons, des petits épiciers, des bergers… Aucun d’eux n’exerçait réellement ces métiers.  Chacun des bâtiments de la ville, jusqu’à la plus anodine des habitations, comportait en sous-sol, juste sous la cave, un laboratoire de recherche ultrasophistiqué, ou on était à même de jouer aussi bien avec la matière qu’avec l’esprit humain.  Le principe était simple, la logique perverse : Les chercheurs de chaque pays travaillaient en équipe, l’un s’appliquant à sauver les apparences, le second travaillant dans les sous-sols tandis que le troisième se reposait.  Deux fois par jour, les rôles changeaient, garantissant la productivité pour chaque équipe.  Ainsi, la base de recherches avait tout du petit village tranquille qu’elle était censée être, et pour chacune des unités de recherche, les autres habitants n’étaient que des ploucs de la campagne qui s’habillaient – tout comme eux – de loques dignes d’être utilisées pour se frotter les mains après avoir travaillé dans le cambouis.  Les voyageurs, qui traversaient la ville, allant même jusqu’à s’arrêter pour donner à leur bruyante marmaille des portions de hamburgers graisseux, ne soupçonnaient absolument rien et ne posaient pas le moindre problème.  Sans aucun doute, New London aurait vraiment mérité le titre de la plus grande fumisterie du vingt et unième siècle.

 

            Une transmission cryptée s’initia entre New London et le département de la défense américain.  Dans les câbles du plus grand réseau informatique mondial, passant de relais en relais, visitant brièvement l’espace via les satellites de télécommunications, circulait un flux d’informations qui allait véritablement changer la face du monde.

 

            Au département de la défense des États-Unis, la diode de réception de l’un des fax se mit à clignoter brièvement.  La machine se mit à régurgiter son papier, y inscrivant un message au contenu pour le moins laconique.  Le fax était libellé comme suit : AVONS ISOLE CAS VERIFIABLE DEPLACEMENT MATIERE. PROBABILITE SUPERCHERIE : 0,09%, EN BAISSE.  VENIR NEW LONDON TOUTES AFFAIRES CESSANTES.

Par Odin - Publié dans : [Moi, l'obsédé textuel]
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Samedi 5 mai 2007
 Ce fut l’effervescence.  Pour la cause du pétrole, les pays s’allièrent, chacun se promettant en silence de rompre l’alliance dès que le carburant serait en quantité suffisante pour espérer récupérer une position économique dominante.  Dans la presse, tous pays confondus, les équipes de journalistes ne parlaient plus que de cela : C’était l’opération mondiale de la plus grande envergure jamais vue depuis la dernière coupe de football.  On voyait dans les reportages des équipes de prospecteurs, de toutes couleurs, toutes races, toutes nationalités confondues.  Les uniformes anglais y côtoyaient les pagnes d’obscures tribus amazoniennes qu’on n’avait pas eu le temps d’exterminer parce que personne n’en n’avait encore entendu parler.  Les combinaisons chauffantes des américains, très pratiques pour prospecter au Canada ou au Groenland, se révélèrent nettement moins commodes dans le Gobi ou en Equateur.   Les Hommes cherchaient partout.  Ils sondaient, foraient, trouaient,  transformant toutes les zones plus ou moins inhabitées en paysages absurdes dignes d’une planète ayant souffert d’averses de météorites.

 

 

            A New London, la vie suivait son cours.

 

 

            Après de longues recherches infructueuses, les chefs d’Etat durent se rendre à l’évidence.  Ils avaient retourné ce qui restait de la planète pour rien.  Pas la moindre goutte d’or noir.  Pas le moindre gisement inconnu de charbon qui aurait pu les sauver après transformation.  Les Hommes étaient enfin arrivés au pied du mur.  La réunion suivante de l’OTAN fut un moment historique.  (Ce fut aussi la première réunion diffusée en direct sur toute la planète, sur toutes les chaînes. Ce fut par conséquent la première émission ayant réussi à totaliser 100% d’audience, loin devant les premiers pas de Neil Armstrong dans le désert du Nevada.)

 

 

            George W. W. Bush Junior ouvrit la séance.

 

 

- « Comme vous le savez tous, les recherches concernant de nouveaux gisements ont toutes lamentablement échoué.  Chers citoyens, nous nous voyons dans l’obligation de décréter l’état  d’urgence.  C’est une mesure mondiale et elle prend effet immédiatement.  Croyez bien que ces méthodes barbares nous gênent profondément, car malgré tout nous sommes en démocratie, mais nous n’avons pas le choix ! »

 

 

            Le président belge, dont l’absence de positions et d’idées concrètes n’était plus à démontrer, commença à se lever, mais échaudé par ses expériences précédentes se rassit sans ouvrir la bouche.  C’est ainsi que l’état d’urgence mondial fut adopté à l’unanimité moins une voix.  La suite de l’émission consista dès lors en une description exhaustive – et fastidieuse – des nouvelles politiques de consommation de pétrole.  Il était fortement « suggéré » aux citoyens de se débarrasser de tous leurs objets en plastique afin de les soumettre au recyclage, de même que tous les paillassons en plastique filé, les pulls en acrylique, etc.… Personne ne sembla relever qu’il s’agissait de la proposition que le président de Belgique avait soumis au conseil quelques années plus tôt, pas même lui, d’ailleurs.  De même, il était également interdit à tous ceux possédant des lampes à pétroles de s’en servir, ou d’utiliser les voitures pour de petits trajets.  On mit en place des contrôles routiers dans toutes les villes, ce qui eut pour effets de renforcer la présence policière et d’améliorer grandement la sécurité dans la plupart des métropoles… Pour un temps.  Malheureusement, la police s’occupant surtout des barrages routiers, certains citoyens peu scrupuleux comprirent bien vite que le meilleur moyen d’échapper au rationnement était d’aller se servir en fraude en prenant d’assaut les stations-service.  Le monde entamait une nouvelle période de crise et d’anarchie.

 

 

            A New London, la vie suivait son cours.  Depuis plusieurs années déjà, la communauté s’autogérait, vivant de la laine des moutons pour les vêtements, se déplaçant à pied ou en vélo.  La plupart des habitants de la commune s’estimaient sous-utilisés, particulièrement ceux qui devaient s’occuper de donner une apparence normale à la communauté.  Le monde l’ignorait, mais il s’y préparait de grandes choses.

 

 

            Personne ne vit jamais la suite de la réunion.  Les hypothèses les plus folles y furent soulevées, et la polémique y fit rage :

-          «  Réactivons les programmes spatiaux, allons prospecter sur la lune, sur mars… Plus de pétrole sur la terre ? Peu importe, allons ailleurs ! »

-          «  Et comment allez-vous faire décoller les fusées, sans kérosène ? Vous êtes volontaire pour pédaler, Lionel ? »

-          « Commercialisons la voiture à eau, alors ! Le prototype existe et est fonctionnel ! »

-          «  Tant qu’il restera la moindre goutte de pétrole sur cette planète ou dans les réserves, l’OPEP n’acceptera jamais d’exploiter le brevet ! Soyez logiques ! »

-          « Quand nous n’aurons plus du tout de pétrole, on pourra les forcer et nous reprendrons le pouvoir sur eux ! »

-          « Pensez-vous ! Dès la fin de l’ère pétrolière, EssoFina et TotalShell se reconvertiront en sociétés distributrices d’eau, et nous en serons au même point. »

-          « Les centrales hydrauliques ? Solaires ? Nucléaires ? « 

-          «  Trop coûteuses, trop peu rentables… »

 

 

 

 

Et ainsi de suite.  Par une entente tacite, malgré le caractère privé de cette réunion plénière, personne ne mentionna l’existence de New London et de sa communauté scientifique.  C’était le secret le mieux gardé de l’Histoire.  Plus personne n’osait même l’évoquer depuis la mise en route du projet, persuadés qu’ils étaient que cela ne mènerait finalement à rien.  Ils ne pouvaient pas se tromper plus lourdement.

Par Odin - Publié dans : [Moi, l'obsédé textuel]
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