Dans la brume matinale et la poussière en suspension de New London, une petite Chevroford blanche toute bête se gara innocemment. L’homme qui en sortit était vête d’une paire de bottes de cuir, d’un jean un brin trop moulant, l’éternel mouchoir rouge sale dépassant de la poche arrière, et d’une chemise à carreaux rouge et noire. L’idée qu’un gars standard de la ville se fait de la tenue du bouseux standard, probablement. Walter Hammer se dirigea d’un pas nonchalant vers l’épicerie, l’air « Je vais juste prendre quelques bières pour les copains » affiché clignotant au néon sur sa mine pseudo-détendue. Il y avait en effet fort à parier que l’information eût transpiré parmi divers réseaux de contre-espionnage. Nonchalance pour le décorum, vigilance pour sauver ton rectum, pensa absurdement Hammer.
Pendant ce temps, à l’OPEP… Absolument rien. Il faut croire qu’avec le chaos général, ils n’avaient plus véritablement à garder les Etats-Unis sous surveillance constante. C’est comme ça qu’ils n’apprirent la nouvelle qu’en même temps que le reste de la population, quelques heures après que Walter Hammer eût demandé le président en personne d’une petite voix blanche, qui lui aurait sans aucun doute fait perdre ce surnom de Warhammer qu’il aimait tellement.
La fraîcheur et l’obscurité locale firent que le Ministre de
- « Ah, Monsieur Hammer, je vois que vous avez fait vite ! »
- « Non, connard, je suis toujours ans l’avion. T’as l’air d’aller mieux depuis que je t’ai tiré de ta forêt, non? »
En fait, ce n’est absolument pas ce que répondit Walter. Il dit : « Aussi vite que possible quand l’Etat est en jeu, docteur. »
- « Vous avez bien fait. Venez que je vous présente mes deux collaborateurs. »
Le docteur Milestone se dirigea vers les deux « clients » :
- « Monsieur le ministre, voici Messieurs Black et Jones. Le docteur Black est neurochirurgien, c’est lui qui mène les recherches sur la conductivité des vaisseaux cérébraux. » Puis, d’un air un tant soit peut sarcastique, il ajouta : « Jones est neuropsychiatre. Il a l’air un peu nerveux, mais il n’a pas pu crier à la supercherie depuis trois ou quatre heures, c’est le sevrage. »
- « Mggggnh. » Jones.
- « Bon, je pense que pour ce vieux John Doe d’épicier, il va être temps de faire une petite sieste de début d’après-midi. Si vous voulez bien me suivre, Monsieur Hammer, j’ai peut-être bien quelque chose qui pourrait vous intéresser en arrière-boutique. »
Dans sa cuisine avec vue sur jardin, Odetta Hammer se prenait la tête dans les mains, pendant que les derniers échos de rage provoqués par la dernière dispute se tarissaient dans la voix venimeuse de sa fille. Elle avait mal.
L’arrière-boutique était d’une crasse honnête, sombre mais graisseuse de vieille lumière, – trop de lampes à pétrole avient sans doute brûlé ici – comme… Comme une arrière-salle d’épicerie crasseuse, par exemple. Décorum, décorum. Une porte en bois portant la patine de crasse des années s’ouvrait dans le mur du fond, donnant sur un couloir tout en métal flambnt… Bon, pas tout à fait neuf, mais ce qu’on peut trouver de mieux dans une base qu’on a laissé s’autogérer une vingtaine d’années. Les couloirs s’enfilèrent, séparés par des volées de marches. Walter calcula qu’ils étaient environ à trente mètres sous le sol lorsqu’ils s’arrêtèrent devant une porte en partie vitrée par laquelle on ne voyait qu’une petite pièce nue à l’exception de l’inévitable série de panneaux de contrôles affichant leurs diodes et bipbipant avec entrain dans la semi-obscurité. Semi obscurité qui disparut, emportant le charme des lieux avec elle , lorsque Milestone fit de la lumière en s’exclamant joyeusement : « Bienvenue dans l’utérus de la nouvelle économie ! » Hammer haussa le sourcil. « Hum, pardon. Je voulais dire : Bienvenue dans l’utérus de la mère de la nouvelle économie. » Haussement de sourcils. Hammer en imposait, même en gardant le silence. A vrai dire, surtout en gardant le silence. Milestone ne se démonta pas pour autant. « Bon, nous allons appeler notre sujet numéro un. Voyez-vous, nous obtenons quelques résultats, c’est indéniable, mais il subsiste quelques soucis, tracas et aléas. Je vous expliquerai tout ça juste après la démonstration.
La première démonstration officielle de télékinésie fut d’un spectaculaire quelque peu minimaliste. On entra dans la pièce vitrée attenante au labo et on déposa avec une cérémonie et un soin exagérés un pot de géranium sur la table bancale. Derrière la vitre, Hammer refit faire un peu d’exercice à son sourcil droit à l’intention de Mlilestone :
- « Des géraniums ? » Il n’en croyait pas ses yeux.
- « Oh vous savez comment sont les scientifiques…. On pensait encore il y a peu que ça ne marcherait jamais et que nos recherches étaient absurdes, alors on a pensé à tester nos expériences avec des géraniums, une espèce d’hommage à Douglas Adams. Rapport au fait qu’ici on essaie de déplacer des objets, et que les pots de géraniums tombent toujours d’une manière ou d’une autre, ha ha… Hum. »
- « C’est une idée de Jones », ajouta-t-il piteusement.
Ce dialogue était idéal pour laisser le temps d’entrer dans la pièce voisine au « sujet numéro un », lequel est maintenant installé devant son pot de géraniums, l’air tout sauf concentré. Milestone, l’air d’un patriarche (ou d’un fou furieux) dans sa blouse blanche, se pencha sur sa console, enfonçant le bouton de l’interphone au passage (il avait toujours rêvé de faire ça devant une huile du gouvernement ) et dit un brin trop fort : « Allez-y, Monsieur Smith. » Walter ne put réprimer un sourire. Décidément, ces mecs là avaient le sens du théatre. Il croisa les doigts et se prépara à la « Première démonstration officielle de télékinésie de l’Histoire de l’Humanité », sortez les tambours.
Smith abandonna son air peu concentré de déménageur de géraniums au profit de celui de l’étudiant en biotechnologie régressive perdu dans un cours de philo : Morne, apathique et quasi endormi. Milestone ne se tenait plus d’impatience : « Vous voyez la tête qu’il fait ? C’est le cerveau au travail, Monsieur le ministre. » Dubitatif, le ministre haussa le sourcil gauche en aparté pour offrir un peu de repos à celui de droite. C’est alors que l’impensable se produisit. Devant les yeux semi ébahis d’un Walter Hammer sceptique, le pot se souleva. D’un centimètre. Deux. Trois. Se déplaça sous le regard de Numéro un, alias ce bon vieux John Smith. Arriva au bout de la table. Le dépassa. Flotta quelques instants en l’air. Les yeux de Walter n’étaient plus semi ébahis. Ils étaient la négation même de l’inintérêt. Comme quelqu’un qui aurait passé sa vie dans la brousse et découvrirait un jour ces machines qui font des glaces sur commande. Mais Smith n’en avait pas terminé avec son quart d’heure de gloire. Levant un regard malicieux à l’intention du docteur Milestone, il l’interrogea d’un sourire qui disait « J’y vais ? ». Fébrile, Milestone lui répondit d’un hochement de tête. Smith sourit plus largement, passa de l’étudiant apathique à celui qui a abusé des drogues douces et le pot de géraniums termina ici sa pauvre vie dans un ensemble d’éclats de pots coupants comme des shrapnels. (Depuis le début de la culture des plantes en pot, les géraniums, qui en ont marre de tomber des rebords de fenêtres depuis l’invention de ce qui est selon eux « Le gag le plus meurtrier pour nous de l’Histoire de ces connards d’humains », les géraniums donc, ont développés une technique d’attaque qui est selon eux imparable : Lorsque leur pot se brise, ils tentent désespérément d’envoyer des bouts d’argile coupant dans toutes les directions pour au moins blesser le connard qui a fait ça. Cette technique ne marche absolument pas, mais personne n’a pensé à leur dire. ) Il y eut des hourras parmi les scientifiques présents lorsque le pot se fracassa contre le sol à grand bruit. Une fois l’ambiance retombée, Walter interrogea, avec un calme inhabituel : « C’est tout ? »
Sur CNN, le SuperBowl débutait.
Une trentaine de minutes après le « c’est tout ? » assassin lancé à Milestone, Hammer avait en main une bonne partie des clés nécessaires pour comprendre la situation : Oui, la possibilité de déplacer des choses par l’esprit avait été établie scientifiquement. Oui, cela pourrait être exploité comme source d’énergie. Non, ce ne serait pas pour tout de suite. Pourquoi ? Parce que les cerveaux humains étaient simplement trop faibles. Ou si on veut aller par là, ils étaient « bêtement » trop faibles. Que fallait-il faire pour exploiter ? Rechercher de nouvelles technologies. Les idées des scientifiques se tournaient en règle générale vers un dispositif amplifiant les ondes cérébrales, qui pourraient permettre d’améliorer les poids déplacés et les distances de contrôle. Investir dans le longt terme, donc. Subventionner la recherche. Malgré son statut, Hammer sentait des sueurs froides lui dégouliner le long du cou. Dans sa tête, les chiffres s’alignaient, s’agglutinaient, formaient des montants invraisemblables. La valse du dollar, dans sa tête, rien que pour lui. Et par-dessus tous ces chiffres, le visage du président qui avait toujours préféré investir dans la force militaire que dans la recherche.
A l’OPEP, un veilleur de nuit bailla devant l’une de ses caméras. (On notera au passage qu’il est bizarre d’engager des « veilleurs de nuit » alors qu’on sait très bien que celle-ci s’en ira quand même, mais passons.)
Voix blanche au téléphone.
- « Monsieur le président ? »
- « Hammer. Alors, TKN212 ? »
- « J’y suis actuellement, Monsieur. Il semblerait qu’ils aient réussi. »
Vingt minutes plus tard, Hammer était consolé d’avoir raé le match de Superbowl : L’Amérique entière loupa la fin (mémorable) à cause d’une déclaration présidentielle d’urgence.
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