VI. Un appel étrange.
Dans le bureau de Julie, le téléphone sonna et soudain elle comprit ce qui la tracassait : Ce coup de fil que lui avait signalé sa secrétaire. La main tremblante elle décrocha, lançant un "Allo" peu rassuré.
- Julie Kramer?
- Oui.
La voix de sa sécrétaire, simplement.
- Ne quittez pas, s'il vous plait, j'ai quelqu'un en ligne pour vous.
Une voix masculine, légèrement éraillée.
- Ecoutez-moi, c'est très important. Faites le vide dans votre esprit et écoutez.
Julie se concentra.
- Voilà, nous avons besoin de vous. Nous cherchons une biochimiste compétente pour des recherches, disons… Particulières. Si vous êtes intéressée par rendre des services dans une nouvelle branche, rejoignez-moi face à la statue devant le complexe, dans un quart d'heure.
- Ecoutez, je...
La communication était coupée. Julie prit le risque de réfléchir aux paroles de son interlocuteur, mais un petit élancement dans le crâne la ramena à la raison. Sans plus oser penser à rien, la tête vide, elle replongea dans l'étude de ses bactéries.
VII. Une rencontre inattendue
Un quart d'heure plus tard, elle sortit du complexe, non sans avoir adressé un petit salut à la réceptionniste et se dirigea vers la statue, laquelle représentait un oeil sous forme stylisée, symbole de l'ordinateur central ayant en charge la distribution des unités de plaisir sur base des statistiques de services rendus. Il y avait bien un homme derrière la statue, lequel mit son doigt perpendiculairement à ses lèvres, lui intimant de faire le vide cérébral. Intriguée, Julie prit le parti d'obéir et suivit l'homme qui la mena jusqu'à son aérocar. Il s'effaça devant elle, l'invitant en souriant à entrer par la portière arrière ouverte. L'homme entra à sa suite et referma soigneusement sa portière en poussant un petit soupir de soulagement.
- "N'ayez crainte, vous pouvez penser et parler librement. Cet aérocar est isolée électriquement. Vous connaissez le principe des cages de Faraday, bien sûr?"
Julie acquiesça. Les cages de Faraday étaient utilisées dans les expériences sur l'électromagnétisme, afin d'empêcher que les champs extérieurs ne perturbent les expériences. Précisément pour cette raison, les contrôleurs des ordinateurs perdaient le biosignal des êtres qui s'y trouvaient. Le plastoderme de Julie pâlit. L'homme comprit immédiatement quelle en était la raison et s'empressa de la rassurer.
- "Aucun problème, mademoiselle Kramer, nous avons découvert que les surveillances de nos biosignaux n'étaient pas continues mais ponctuelles, probablement pour des raisons de puissance de calcul."
- "Mais qu'est- ce que je fais là? Et qui êtes-vous?"
- "Je ne me suis pas présenté, pardonnez-moi. Vous pouvez m'appeler... John? Ce nom ira aussi bien qu'un autre."
VIII. Explications et conséquences
Exception faite de son identité, "John" semblait décidé à jouer cartes sur tables.
- Ecoutez, Julie. Voici qui devrait répondre à quelques unes des questions que vous devez vous poser : Tout d'abord, je fais partie d'une organisation, plus ou moins secrète. Voilà ce que nous savons sur vous : Depuis votre crétaion, vous avez passé vos visites à la bibliothèque centrale publique à vous instruire sur les liens biologiques et électriques qui relient nos corps en plastoderme à notre cerveau, notre partie, dirons-nous, naturelle.
Julie était interloquée qu'on puisse ne pas considérer comme naturelles leurs corps de plastoderme synthétique, après tout, n'étaient-ils pas tous contitués de la même manière?
- "Vous n'êtes pas sans savoir que notre cerveau ne réagit qu'aux ondes émises précisément sur la fréquence qui lui est propre, laquelle varie selon chaque individu, ce qui permet de stimuler telle ou telle zone, provoquant par exemple la douleur ou le plaisir. Mais avez-vous remarqué que vous n'étiez pas capable de générer ces ondes par vous même?"
- "Bien sûr, voyons. C'est la base de tout. Plaisir contre service rendu. Que cherchez vous à dire?"
- "Laissez-moi vous expliquer. Lors de ma période de formation à la sortie du montage, mes visites personnelles à la bibliothèque publique centrale n'étaient pas comme vous consacrées à la biochimie, mais plutôt à l'études des rares livres qui subsistent toujours de l'ancienne ère."
Cette plaisanterie aurait été propre à faire circuler une onde de rire dans le système nerveux de Julie, cependant, coupée de l'ordinateur par l'isolation magnétique, elle se contenta de hausser un sourcil.
- "Et?"
- "Et si ce que j'ai lu dans ces livres est vrai, au moins en partie, cela ne s'est pas toujours passé comme ça. Autrefois, nous étions capables de générer nous-mêmes ces ondes de plaisir. Les biochimistes de l'époque, qu'on appelait alors paraît-il des biologistes, avaient découvert que les cerveaux humains de cette époque généraient une substance qu'ils avaient baptisées "endorphines", lesquelles étaient la source de plaisir interne, fabriquée par l'individu lui-même. "
Julie mit une bonne minute avant de digérer l'énormité de ce concept et ses implications sur le plan humain. Elle hésitait entre deux éventualités : Soit l'homme qu'elle avait devant elle était complètement fou, soit il était un génie qui détenait une connaissance explosive, à même de faire trembler la société sur ses bases. Les deux hypothèses avaient leurs inconvénients. Selon la première elle était en grand danger, et selon la seconde, c'était l'humanité entière qui était menacée. Elle découvrit d'ailleurs qu'elle s'en moquait royalement, l'information n'étant pas parvenue à l'ordinateur, elle ne pouvait rien éprouver. C'est sans doute pour cela qu'elle décida finalement d'entrer dans le jeu de son interlocuteur.
- "Vous rendez-vous compte de que vous énoncez là? Il y a quelque chose qui cloche dans votre théorie : Si l'Homme était capable d'auto-générer ses sensations, pourquoi aurait-il rendu service à la société?"
- "D'après mes lectures, le système de l'époque était basé sur des obligations. Les humains ne rendaient pas service à la société, cette notion était inconnue. Il y avait à la place un autre concept, appelé "Travail". Les humains étaient tenus de travailler. Ce point n'est pas très clair, parce qu'il semblerait qu'à l'époque certains ne 'travaillaient' pas, et la plupart s'en plaignaient. C'est apparemment une ressource qui n'était disponible qu'en quantité limitée."
- "Et le plaisir dans tout cela? Quel rapport avec ces notions d'obligations?"
- "Hum. Il semblerait que grâce au travail, les humains recevaient des bouts de papier leur permettant de se procurer divers biens et services... Mais ce n'est pas très clair non plus..."
- "Se procurer? Comment ça? Ils devaient donner quelque chose pour avoir ce dont ils avaient besoin? Mais c'est… »
Elle réfréna l'envie de prononcer le mot qui lui brûlait les lèvres : Inhumain. Elle ne voulait pas passer pour une folle.
- "C'est incroyable, oui!", coupa John.
- "Et moi dans tout cela? Pourquoi avez vous besoin de moi?"
- "Nous projetons un ensemble d'opérations sur nous-même visant à rétablir nos circulations électriques internes... C'est la que vos talents entrent en jeu. Nous avons besoin de quelqu'un en connaissant suffisamment sur la biologie et la configuration du cerveau actuel, afin de pouvoir raccorder le cerveau par des jeux de câbles électriques que nous intègrerons sous notre plastoderme."
L'immensité du projet laissa Julie bouche bée. Son cerveau fonctionnait à plein régime pour tenter de donner un sens à ce qu'elle venait d'entendre.
- "Vous voulez dire... Ressentir? Sans les signaux du central?"
John simula un sourire.
- "Exactement. Alors, vous en êtes?"
- "C'est illégal."
- "Non, pas vraiment. Nous pourrons même oeuvrer au grand jour. Voici ce que vous allez faire : Vous allez signaler que vous orientez de nouvelles recherches sur l'électromagnétisme, l'un des nôtres viendra vous prêter main forte. Cela vous permettra de construire dans votre laboratoire une cage de Faraday, en toute impunité. Nous ferons nos recherches à l'intérieur, pour ne pas être surpris."
John consulta sa montre.
- "Vous feriez mieux d'y aller, si vous souhaitez gagner vos unités. Nous allons changer le monde."
IX. Anatomie, câblage et pornographie
Deux mois plus tard, les prétendues recherches sur l'électromagnétisme allaient bon train. Des livres poussiéreux retrouvés dans une partie non fréquentée de la bibliothèque publique centrale montraient comment étaient câblés les humains du temps ou ils étaient de chair et de sang. D'autres, probablement à intérêt documentaire, montraient des humains et des humaines se livrant à des actes qu'ils n'auraient jamais imaginé : Sur l'une des images, notamment, un homme semblait faire entrer son organe d'évacuation dans celui d'une humaine, laquelle semblait apprécier l'exercice. Julie et ses nouveaux acolytes se passionnaient pour ces recherches, à tel point que, partageant leurs connaissances, il leur suffit de quelques jours de "travail" supplémentaire afin de réaliser une innervation complète, pour laquelle John s'était porté volontaire, en tant qu'initiateur du projet. Il resta quelques heures dans la cage de Faraday, émerveillé par le contact de ses doigts sur sa propre peau. Il avait du mal à réaliser que tout cela provenait de lui. Julie s'approcha de lui afin de procéder à une expérience. Lorsqu'elle lui prit le bras, le plastoderme de John fut comme électrisé, et il se mit à sourire béatement, comme si l'ordinateur lui avait envoyé plusieurs de ses unités de plaisir simultanément. La suivante à subir l'opération fut bien entendu Julie. A son réveil, elle se sentait étrange, comme inhumaine. Elle fut troublée lorsque John lui prit la main. Elle sentit le besoin de fermer les yeux lorsqu'il passa sa main sur son visage. Un sentiment étrange les envahit tous deux lorsqu'ils se mirent à reproduire ce qu'ils avaient vu dans les livres.
Ce jour-là, pour la première fois depuis des siècles, deux humains s'unirent. Au bout de quelques minutes, ils eurent tous deux l'impression que leur cerveau allait éclater. Leurs cerveaux s'étaient remis à fabriquer des endorphines.
Julie poussa un long râle de plaisir. Le monde allait changer.
DEBUT.
Note de l'auteur : Vous aurez constaté que j'ai finalement pris quelques libertés avec la réalité : Bien évidemment, quand bien même nos légendes urbaines seraient fondées, il n'existe pas la moindre chance qu'il en subsiste des traces écrites à la bibliothèque publique centrale; pas plus d'ailleurs que la possibilité de s'octroyer du plaisir sans le central. De plus, la copulation comme décrite par nos illuminés, doit sans doute provoquer surtout énormément de douleur. Mais ce n'est qu'une histoire. Bon, je vais aller signaler que mon service journalier est terminé. Je pense que si l'histoire plaît, on pourrait augmenter mon quota de plaisir.